L'ELOGE D'ALPHY

par Patrice Delbourg

faite lors de son intronisation à l'Académie Alphonse Allais
le 24 octobre 2005



-Je dois vous confier que j'entretiens depuis mes premières couches-culottes des rapports plus qu'intimes avec Alphi. Dans mon biberon, déjà le pote Allais coulait à flot, les chroniques du Chat Noir calaient mon landau et mes douces aYeules se relayaient près de mes langes pour me chuchoter à l'oreille un choix de contes anthumes ou de fables posthumes. Face à Roger Martin du Gard, Romain Ronand ou Georges Duhamel, je ne perdais pas au change pardi!

-Dans ma chambre d'ado acnéique, il y avait au mur entre les posters de Just Fontaine et Féderico Bahamontes, une photo floue d'Alphi, en canotier, l'air désemparé, à Tamaris sans doute, et je me disais que la vie est avant tout question d'endurance, pourvu qu'on ait fait provision de dérision. Alphi mon Roméo n'était pas un champion, il était mieux que ça , c'était un indestructible.

-Dans un élan de kleptomanie que je ne me suis toujours pas expliqué, j'ai barboté à l'âge de quinze ans un fort volume cartonné des oeuvres complètes d'Alphi au rayon livres du Bazar de l'Hôtel de Ville. Quand mon père vint me chercher tard le soir au commissariat et qu'il s'aperçut de la nature de mon larçin il sut que désormais il aurait un rival en calembour.

-Dans mes nuits de jeune homme aux yeux cernés par les attaques à cinq contre un, je rêvais souvent comme lui d'une femme belle et nue sous son manteau de fourrure frappant avec insistance à la porte de ma chambre. Et les soirs de grande solitude, j'aurais tant aimer aussi déplacer l'équateur pour réchauffer mes quartiers intimes si peu tempérés.

-Oui, comme tout un chacun, j'ai pillé consciencieusement Alphi, je piochais dans ses lazzi et ses concetti pour me faire une petite place au soleil déclinant de mes interminables repas familiaux. Quand j'ai commencé à en pincer pour les jeunes filles, je me suis attribué la paternité "La Complainte amoureuse". J'avoue que j'ai eu des résultats. Merci Alphi!

-Etudiant je me suis lancé sans maîtrise dans un doctorat sur les relations sociologiques de l'humour et la guerre, Jarry, Alphi, Guitry, Cami, Vian, Dac étaient aux premières loges. Mais je manquais de souffle, rien n'a abouti. A cette époque je croyais encore que Caradec était une presqu'ile du Finistère.

-Souvent j'allais à Honfleur, m'asseoir sur les bords du Vieux Bassin, je faisais des brouillons de mes futurs weks-ends amoureux en me disant à mon tour que l'unique moyen qu'un homme ait jusqu'à présent trouvé pour faire cesser la solitude d'une femme, c'est de la partager avec elle.

-A 20 ans, j'imaginais Alphi contemplatif et enjôleur, à 30 irrésistible, à 40 désenchanté, à 50 désemparé. Un bon miroir. Les progrès de la médecine peuvent permettre d'envisager la soixantaine. Peut-être mieux.

-Quand je fus journaliste, j'aimais à prendre des souffre-douleur, des Francisque Sarcey de la ritournelle ou de la petite république des lettres, c'est bon, ça détend les phalanges et ça canalise les énergies

-Comme Alphi, j'ai souvent ressenti mon corps, comme un colis piégé, hypocondrie disent les blouses blanches. Pharmacien, médecin ou malade, j'ai rapidement choisi la deuxième solution. C'est certes moins intéressant pour les fins de mois, mais sur la mouise Alphi en connaissait un bout lui qui est mort dans une chambre d'hôtel de la rue d'Amsterdam avec cinq sous en poche et qui écrivait la veille à sa mère qu'il était un peu juste.

-Souvent, aujourd'hui je me demande ce qu' Alphi ferait à ma place dans telle ou telle circonstance. J'imagine alors qu'il s'asseoit face à moi sur un guéridon de fonte des grands boulevards, nous commandons une absinthe sans eau et nous bavardons ensemble de ta meilleure des façons de négocier avec madame la vie.

-Tous les jours, je goûte son grand style, fluide, diaboliquement habile, son art de prendre le lecteur par la manche et de l'emmener du côté du non-sens et de la facétie. La lecture d'Alphi m'a apporté beaucoup plus que Descartes, Saint-Vincent de Paul, Kant, Casanova et Bill Gates réunis, sans parler des auteurs du programme. -Je suis là, maintenant, heureux et fier comme un pou, à l'idée de rejoindre l'Académie d'Alphi, la semaine du centenaire de son anniversaire par-dessus le marché. Je lèverais modestement mon petit ballon de blanc limé et je dirais AllaisluYa!

Allais ce lui qui ira.