
Quand vous n'avez rien à faire, si vous voulez carrément rigoler comme une petite folle, allez vous installez pendant deux ou trois heures
dans une pharmacie d'un quartier populeux. Le Tintamarre, 14 janvier 1877.
Vous verrez là un défilé de types et de conversations, comme on n'en trouve pas ailleurs. Pour moi la boutique d'un potard; c'est
mon Palais-Royal de jour.
Quant au moyen que j'emploie pour m'introduire et rester deux heures dans ces endroits, il est bien est simple.
Je prends une feuille de papier blanc, et j'y trace cinq ou six lignes droites tremblées en intercalant dans la dernière ligne d'une
façon à peine lisible ce simple nombre: 300.
Le pharmacien comprend.que ça veut dire 300 pilules et se met à les faire. J'en ai toujours pour au moins deux heures. Ce qu'il met
dedans, dedans, mystère des mystères !
Du reste ça m'est égal. Quand je vois que va être prêt je décarre vivement en disant: Ne vous pressez pour les terminer je passerai
les prendre dans la soirée.
Inutile d'ajouter que si le potard revoit quelqu'un dans la soirée, ça n'est pas moi. Quand a ses pilules, il n'est pas embarrasser
pour les placer.
La dernière fois que je me suis offert ce divertissement, j'ai sténographié quelques bouts de dialogues que je vais vous présenter tout
vifs sans changer un iota. Ça ne s'invente pas, du reste, ces machines-là.
UNE BONNE FEMME: Je voudrais bien une petite bouteille d'eau d'Anon (laudanum).
LE POTARD : C'est pour usage externe madame ?
LA BONNE FEMME: Oh non, c'est pour mon mari, monsieur.
AUTRE BONNE FEMME: Voulez-vous me donner, s'il vous plaît, monsieur, pour quatre sous de sulfate ?
LE POTARD: Quel sulfate? Du sulfate de quoi?
LA BONNE FEMME: Ah dame, je ne sais pas, moi, on m'a dit de la sulfate.
LE POTARD: C'est qu'il y a des masses de sulfates: le sulfate de soude, le sulfate de zinc, le sulfate de quinine, etc., etc.
LA BONNE FEMME: On m'a dit de la sulfate, Je ne sais pas. (Après une minute de réflexion.) Donnez-moi de la meilleure.
TROISIÈME BONNE FEMME: (Celle-là vient pour un simple renseignement): La calomnie, c'est pas mauvais, n'est-ce pas? contre
l'hypocrisie.
LE POTARD: Si ça ne fait pas du bien ça ne fait pas de mal.
La calomnie employée comme remède de l'hypocrisie! O moralistes!
Traduction pour le vulgaire profane : camomille et hydropisie.
Une jeune dame rapporte une bouteille vide à limonade purgative, dont elle a absorbé le contenu. Le pharmacien s'informe avec un
intérêt sympathique:
- Avez-vous beaucoup été, madame?
La jeune femme interprétant mal la liaison et toute rougissante, murmure :
Mais, monsieur, je ne savais pas que c'était pour ça !

Dieu a mis le remède à coté du mal. c'est ainsi des boutiques de pharmaciens au rez-de-chaussée des maisons mal famées.