LABADENS

L'établissement où j'ai reçu cette parfaite éducation qui me fait rechercher de toutes les familles du dix-huitième arrondissement s'appelle le collège de Honfleur. Aucune plaque commémorative ne mentionne encore mon passage, dans cette maison, mes admirateurs attendant pieusement mon trépas.
Il n'y avait pas que moi d'élève dans ce collège. Beaucoup d'autres jeunes gens de mon âge, des plus vieux et des plus jeunes, y recevaient la manne de l'instruction. Tous ces garçons là sont devenus, comme moi, d'anciens élèves du collège de Honfleur. Et, pas plus tard que dimanche dernier, nous nous réunissions tous en de fraternelles agapes, pour causer des temps passés.
Le menu était suffisant: quant au vin, nous le bûmes en excès, à notre table, à cause de quelques bouteilles dérobées à de jeunes anciens élèves beaucoup moins altérés que nous par les rudes struggles de la vie. Et les souvenirs allaient leur train. Te souviens-tu, quand Machin a fait ci? quand Chose a dit ça? Et Untel, qu'est-ce qu'il est devenu?
Pour ma part, on m'a rappelé quelques faits absolument bannis de ma mémoire, entre autres, que j'avais changé une seringue en verre contre un aimant avec le fils d'un quincaillier du Havre. Un autre jour, j'avais apporté et distribué à mes jeunes collègues toute une boîte de biscuits purgatifs. C'est beau, la jeunesse!
Il y avait des gens très bien, ma foi, à ce banquet: d'anciens élèves devenus gros, d'autres demeurés maigres, beaucoup d'entrelardés, et même des officiers d'académie.
Des toasts ont été portés au dessert. M. Boudin, le vénéré principal, qui me dévoila jadis les mystères du binôme de Newton, a dit des choses pleines de sens, comme c'est d'ailleurs sa coutume. M. Albert Sorel, secrétaire général du Sénat, nous a tenus sous le charme de sa parole claire, élégante, spirituelle et si française. Moi, j'ai porté un toast tout vibrant à ceux de nos pauvres camarades qu'une société mal réglée retenait loin de nous, que ce fût à Mazas ou bien à Charenton: Aux bons loufoques! Aux pauvres voleurs!
Bref, la plus franche cordialité, dirait Chincholle, a présidé à ce repas.
Vous vous demandez sans doute, excellents lecteurs du Chat Noir, pourquoi je vous conte toutes ces histoires qui ne vous intéressent pas du tout, vous qui avez été élevés au lycée de Bordeaux ou à l'école des frères de Concarneau?
Voici l'explication: c'est tout simplement pour allonger cette chronique, qui, sans le préambule ci-dessus, aurait été véritablement un peu courte.
Parmi les anciens camarades que je fus le plus aise de revoir, se trouve Raoul Descovilles. Un type extraordinaire, ce Descovilles! Sa famille le destinait à l'École polytechnique et cherchait à développer en lui l'esprit scientifique. Son esprit scientifique se développa si bien, que sa famille, après deux ou trois expériences de physique assez fâcheuses, le dirigea plutôt vers le commerce.
Un jour, par exemple, voulant voir si la marmite de Papin n'était pas un vain mot, il accumula une quantité considérable de poids, les gros en fer, les petits en cuivre, sur le couvercle d'une excellente soupe aux choux qui se fâcha du procédé. Le couvercle se souleva, les poids de fer tombèrent dans le feu, quelques poids de cuivre gagnèrent le fond de la marmite et mijotèrent avec les choux, composant un potage inédit qui eut un petit goût. Les intestins de la famille Descovilles faillirent y rester.
Un autre jour, un jeudi, il convia ses amis les externes à une expérience de parachute . Il mit un chat dans un panier, attacha le panier au-dessous d'un immense et antique parapluie rouge, et lâcha le tout. Malheureusement, à cette minute même, s'éleva une brise assez fraîche qui emporta l'appareil et l'enchevêtra dans le coq du clocher. Le pauvre chat miaulait désespérément. Il fallut donner des sommes considérables à d'intrépides couvreurs pour ramener le minet à une situation moins élevée mais plus sûre.
C'est, je crois, à la suite de cette expérience que notre ami Raoul fut invité à porter ses goûts vers les transactions commerciales. Docilement Raoul obéit.
Sorti du collège, il vendit de tout n'importe où, invraisemblablement, des appareils à faire de la glace au Groenland, des bassinoires au Dahomey.
- Les occasions où je me suis trompé sont bien rares, me disait Descovilles. Cela m'est arrivé pourtant, comme aux autres. Ainsi, un jour, à l'instar de certains marchands de vêtements, je fis peindre sur la devanture de ma boutique cette alléchante notice: Tarifs exceptionnels. Spécialité de laissés pour compte des grands magasins. - Et que vendais-tu, à cette époque?
- Du poisson...
Il fut convenu que j'irais passer la journée de jeudi chez mon ami Descovilles, lequel viendrait me prendre en voiture, vers onze heures, au café Régis.
A l'heure dite, Raoul arrivait, dans un joli buggy traîné par un petit cheval noir ardent comme le diable.
- Jolie petite bête, remarqua un monsieur qui prenait un bitter à terrasse.
- Une bête épatante, monsieur, dit Raoul. Avec ce petit cheval, Monsieur, je me charge d'aller à Paris en quatre heures et demie.
- Du Havre à Paris en quatre heures et demie! C'est impossible.
- Voulez-vous parier que je vais à Paris en quatre heures et demie avec mon cheval? Demain, si vous voulez.
Le monsieur accepta le pari, qui consistait en trois déjeuners carabinés.
Descovilles gagna son pari avec la plus grande facilité.
Il alla à Paris avec son cheval en quatre heures et demie et même un peu moins.
Je dois reconnaître que ce fut par l'express qui part du Havre à midi et demi et arrive à Paris à cinq heures moins quelques minutes.
Le monsieur était furieux, mais il paya tout de même le triple déjeuner.
Voilà comment nous nous débrouillons dans la vie, nous autres marins.

Le Chat Noir, 20 septembre 1890,