

Je m'étais pourtant bien juré de ne pas parler du pauvre Sapeck : triste besogne, en effet, que de faire
de la copie sur le crâne fêlé d'un camarade. L'air était frais, l'herbe fleurie,
Mais les journaux ont imprimé tant de choses idiotes et fausses sur lui, le présentant comme un fantoche détraqué, comme une manière de
Gaudissart en délire, que je veux protester et dire le charmant et délicat garçon qu'il était et le bon camarade.
D'autres en ont fait un lamentable forçat de la rigolade, se tuant à amuser les autres tout en s'ennuyant profondément lui-même.
Rien n'est moins vrai, car si Sapeck a fait beaucoup de blagues dans sa vie, c'est uniquement parce qu'il était le premier à s'en amuser
beaucoup.
Ses blagues étaient d'ailleurs, comme lui, joyeuses et sans méchanceté. ..
Je crois qu'il n'eut jamais un ennemi, à part quelques concierges grincheux. Et encore... lui en veulent-ils beaucoup?
C'est surtout à Honfleur, l'été, que j'ai appris à connaître Sapeck.
Tous les ans, il venait à la ferme Saint-Siméon, passer deux ou trois mois. Son grand plaisir était de parcourir le pays avec son
dog-cart attelé de deux chevaux en flèche.
Le tandem de M. Sapeck était connu de tout l'arrondissement de Pont-l'Évêque.
Gill aussi, son grand ami, venait se reposer à Honfleur en faisant de la mauvaise peinture et des vers charmants:
J'avais au bras ma jeune amie,
Je la conduisais voir la mer.
Dans le passé parfois amer,
C'est un doux moment de ma vie.
Tout près de la ferme Saint-Siméon, entre la route de Trouville et la mer, était une jolie chaumière
normande qu'on avait baptisée "New-Cottage" et qu'habitait Jules Héreau, un peintre de talent, ancien directeur du Louvre sous la Commune.
Il me souvient d'un dîner que nous fîmes à New-Cottage, Jules Héreau, Gill, Sapeck et moi. ... .
Pendant tout le repas, Héreau nous parla des gens de Versailles qui rôdaient autour de sa maison (il y avait bien dix ans que la Commune
était finie).
- Ces gens-là, disait-il avec des yeux terrifiés, m'empêchent de travailler, de vendre ma peinture. Toutes les nuits, j'entends des galets
qui s'éboulent... ce sont eux qui se promènent sous ma falaise.
Nous sortîmes navrés, avec la même parole: Pauvre Héreau ! L'hiver-suivant, Héreau venait à Paris et se faisait décapiter par un train
sous un tunnel du chemin de fer de ceinture.
Quelques années plus tard, nous apprenions ensemble, Sapeck et moi, le premier accès de folie de Gill et, tous deux, nous dîmes:
Pauvre Gill!
Je ne me serais jamais attendu à dire, dans les mêmes circonstances : Pauvre Sapeck !
Qui me prouve qu'on ne dira pas bientôt : Pauvre Allais!
Je retrouve un numéro de l'Hydropathe du 15 mars 1880, contenant un portrait-charge de Sapeck par Georges Lorin et une biographie que
j'avais écrite, sans me douter, hélas! que je la reproduirais dans de telles circonstances.
Le Chat Noir. 12 octobre 1889.
