
Avons-nous ri avec cette peau de lapin!
La peau de lapin de M. Sapeck... comme disait respectueusement ce pauvre Château, directeur de la maison Château (Épiceries et
comestibles, spécialité de cierges).
Ce fut, cette année-là, la dernière saison de la Ferme Saint-Siméon à Honfleur.
Pauvre saint Siméon! Les dieux s'en vont et les saints aussi. On l'a chassé honteusement des joyeux pénates qu'il abritait de son égide
sacrée. On a décroché la belle enseigne qu'avait peinte pour lui ce pauvre Gill, et où le saint homme était représenté fricassant lapins et
soles normandes dans une fraternelle casserole.
La bonne mère Toutain a pris ses invalides, remerciée par son propriétaire (cet homme assurément n'aime pas les artistes). La ferme
où grouillaient jadis des peintres insoucieux et ravis, est habitée maintenant par un conseiller général, grave, partisan d'une République
sagement progressiste.
Et ça n'en est pas plus drôle pour ça.
Quand l'arrivée de Sapeck à Saint-Siméon était signalée, c'était une fête pour tout le monde, d'abord pour les pensionnaires de la
ferme qu'il amusait de sa belle humeur et de sa fantaisie toujours prête, ensuite pour les gamins du pays, qui pour un sou criaient;
" Vive Sapeck! " pendant deux heures.
Seules les mères de famille gémissaient. L'idée de Sapeck parcourant à des allures vertigineuses les rues de Honfleur, avec son dog-cart
attelé en tandem, les glaçait d'effroi pour leur progéniture. D'autant plus que ce sportman qui se piquait de dressage choisissait les plus
étroites rues pour y faire galoper ses fringants coursiers.
La dernière fois que Sapeck vint à Honfleur, peu de temps avant sa nomination à la haute situation que l'on sait, c'était au moment du
14 Juillet. Le futur fonctionnaire apporta à la municipalité et à la population son concours pour la Fête nationale.
Il organisa notamment un feu d'artifice et une tombola dont le souvenir est resté dans tous les cœurs vraiment patriotes.
Le gros lot de la tombola consistait en un tableau de maître.
Afin d'éviter les frais considérables, Sapeck s'était chargé du tableau de maître et l'avait exécuté lui-même la veille.
Sur une planche qui servait d'ordinaire aux petits savonnages de la ferme, il avait représenté, et fort bien ma foi, la peau d'un lapin
récemment occis pour des besoins culinaires. Pas du côté du poil, entendez bien. Non, la peau retournée. C'était une joie pour l'œil de
contempler ces irisations de lumière vertes et violettes qui se jouaient sur les luisances humides du pauvre écorché.
Le sort favorisa l'heureux Château (Épicerie fine, desserts anglais) qui emporta son panneau avec les signes extérieurs du plus vif
enthousiasme.
Dès le lendemain matin, Château fit faire à son chef-d'œuvre un cadre digne de lui, et à partir de ce jour ce fut dans la boutique
un véritable pèlerinage à la peau de lapin de Monsieur Sapeck.
Ce dernier lui envoyait précieusement tous les Parisiens qui passaient par Honfleur. Naturellement, c'étaient des exclamations, des extases qui n'en finissaient pas.
Daubray surtout étonna Château. .
- Monsieur, dit-il gravement, j'ai appris que vous déteniez une œuvre d'art qui est l'honneur de tout un siècle. Je me suis rendu
dans votre localité dans le but exclusif de la contempler.
Puis, après quelques minutes d'un examen minutieux:
- Mais c'est un Sapeck, un vrai Sapeck, un Sapeck authentique!
Ah! si c'était signé, je vous en offrirais dix mille francs comme un sou!
Quand Château demanda la signature de Sapeck, ce dernier se retrancha derrière des considérations plus bouffonnes les unes que les autres.
- Et puis, ajoutait-il, vous n'êtes pas un épicier assez sérieux pour avoir un Sapeck signé. Ainsi, hier, vous nous avez envoyé des biscuits
anglais qui frisaient la pulvérulence et des amandes vertes encore à l'état mucilagineux.
Le désespoir de Château devenait comique à mourir. Sa boutique ne désemplissait pas d'amateurs, et la peau de lapin n'était toujours pas
signée.
Les vacances se terminèrent. Sapeck revint à Paris. La troisième République vint l'y chercher et l'envoya, dans l'Est, occuper un poste
de confiance où il n'a pas son pareil pour organiser des réjouissances nationales.
Quant à Château, il n'a pas eu de chance. Sa spécialité de cierges, excellente affaire autrefois, ne vaut plus rien maintenant, à cause
de la concurrence des sacristains.
Je l'ai revu l'autre jour. Il m'a raconté sa déconfiture.
Saisi, vendu.
- Mon pauvre Château!
- Oh! ça m'est égal, m'a-t-il répondu avec un geste roublard, les huissiers sont malins, mais tout de même, j'ai pu garder la peau
de lapin de Monsieur Sapeck:
Le Chat Noir, 11 juillet 1885.