

Commençons par déclarer que l'histoire suivante relève du plus rigoureux véridisme, et que pas un fait inventé, pas un
trait surajouté, pas une parole imaginée n'en viendront altérer la beauté, la beauté qui, seule, émane du vrai.
Marcel - c'est sous ce simple prénom que les gens du port désignent habituellement leur concitoyen, lequel se trouve être également celui
de M. Albert Sorel a (de l'Académie française et autres branches de l'Institut) - Marcel, dis-je, dégustait tranquillement son quinze ou
vingtième genièvre de la journée, quand un soudain remous de populaire se produisit sur le proche quai Beaulieu et que retentirent des
appels pressants:
- Marcel! Marcel! un gosse à l'eau!
En moins de temps qu'il n'en faut pour le sténographier, et prenant seulement la peine oiseuse de s'essuyer la bouche à l'aide de sa manche,
Marcel accourait, grimpait sur un parapet, plongeait dans la mer, presque basse à ce moment, et sauvait un jeune garçon d'une quinzaine
d'années, le propre fils de Mme Tison, marchande de pommes de terre frites près de la Lieutenance.
Après quoi, le plus simplement du monde, Marcel gagnait son humble logis, afin de s'y changer, non pourtant sans avoir dégusté un seize
ou vingt et unième genièvre que lui offrait, enthousiaste, et au nom de l'humanité tout entière, M. Peulevey (Édouard-Jules-Napoléon), le Havrais
bien connu.
Ces petits événements se déroulaient un vendredi.
Or, le lundi matin, Marcel se sentant frapper sur l'épaule, se retourna: un gendarme l'invitait à l'accompagner sur l'heure à Pont-l'Évêque,
cité qui sert à ce district de sous-préfecture.
Bravo frappez-vous des mains. Voilà un excellent sous-préfet qui tient à féliciter lui-même notre brave Marcel de son courage et peut-être
lui remettre, en attendant mieux, quelque officiel témoignage de satisfaction.
Détrompez-vous, pauvres gens, détrompez-vous!
La mission du gendarme était autrement inhumaine.
Pandore emmenait Marcel à Pont-l'Évêque avec l'intention indéguisée de l'incarcérer dans la prison de l'endroit et de l'y faire accomplir
un stage de quatre jours.
Ça, c'est trop fort! vous indignez-vous à cette heure. Depuis quand fourre-t-on les héros au cachot?
Détrompez-vous de nouveau, généreuses natures, détrompez-vous de nouveau!
L'arrestation de Marcel ne constituait nullement un fait connexe à son ancien sauvetage, ce qui eût été monstrueux par les temps de
civilisation où nous sommes arrivés.
Marcel, il faut bien finir par l'avouer, avait à purger une condamnation encourue en simple police pour avoir enfreint la loi tendant à
réprimer les progrès de l'intempérance publique.
Et, puisque nous sommes entrés dans la voie des aveux pénibles, ajoutons que cette condamnation n'est pas pour Marcel la première, ni,
espérons-le bien, la dernière de ce genre.
Marcel, lui-même, en a complètement oublié le nombre, ainsi d'ailleurs qu'il ne pourrait pas dire le nombre exact de ses sauvetages.
- Je me suis bien amusé à les compter jusqu'à douze, me disais-t-il, et puis, après douze, zut! ça fait ce que ça fait!... Tout ce que
je peux vous dire, c'est que j'en suis étoré!
(Étoré est un vieux mot de par ici, qui signifie: largement approvisionné.)
Donc, Marcel est étoré de sauvetages et de condamnations, ces dernières portant honnêtement sur des faits d'intempérance, de tapage,
de sollicitation importune de voyageurs (Marcel exerce les fonctions de commissionnaire public, et s'empare quelquefois de la valise de
certains voyageurs qui, pour des raisons ne regardant qu'eux, ne tiennent point à s'en dessaisir).
C'est égal, vous reconnaîtrez qu'être fourré en prison trois jours après avoir sauvé la vie d'un de ses semblables, au risque de sa propre
peau, c'est plutôt raide!
Marcel prit la chose, lui, avec sa coutumière philosophie, et c'est sans la moindre amertume que:
" Je ne suis pas riche, déclara-t-il à son gendarme, mais je donnerais bien deux sous pour que quelqu'un se fiche dans la limonade
pendant le temps que je serai au Casino des Marronniers. On pourra gueuler: " Marcel! Marcel! "
Cette réflexion si judicieuse de Marcel m'ouvrit de larges horizons. La société a-t-elle le droit d'enfermer un sauveteur quasi
professionnel ?
Admettant qu'elle le possède, ce droit, ne commet-elle pas une grosse imprudence en l'exerçant si légèrement?
En l'exerçant," ne pourrait-elle pas instituer des prisons situées sur le littoral de la mer, au bord des rivières, partout enfin, où un
être humain risque de trouver le trépas par noyade accidentelle?
Au moindre appel, un simple déclic ouvrirait à l'intrépide sauveteur l'huis de son cachot et la lourde porte de la geôle.
Et puis, un acte quelconque de dévouement civique ne devrait-il pas, considéré comme les anciennes exemptions scolaires, entraîner un
certain décompte sur les exigences de cette vieille rosse de Vindicte publique?
Autant de questions sur lesquelles nous comptons revenir, après nous être entouré de mille lumières appropriées.
Le Journal, 12 octobre 1903.
