ALPHONSE ALLAIS ET JULES VERNE

un centenaire, deux hommes

Joyeux alphi-versaire !



Alphonse Allais (1854-1905), Jules Verne (1828-1905) : deux noms prestigieux de notre histoire littéraire. Les grands esprits se rencontrant, nos deux hommes se sont accordés pour mourir la même année, ce qui explique qu'on commémore en même temps le centième anniversaire de leur départ pour l'au-delà, selon la logique la plus élémentaire (n'est-ce pas, mon cher Ouate-Sonne ?).
La fièvre commémorative ne cesse de tourner les têtes en cette année 2005 : centième anniversaire de la loi de séparation des Eglises et de l'Etat, des morts de Jules Verne et d'Alphonse Allais, des naissances des peintres Herbo et Dries (au Musée Eugène Boudin de Honfleur, terre natale d'Alphi), mais aussi du personnage d'Arsène Lupin sous la plume de Maurice Leblanc, autre écrivain normand, sans oublier la naissance de feue mon arrière-grand-mère, " inaérée " un 14 juillet selon les méthodes allaisiennes, moins connue certes, mais néanmoins concernée…
N'en jetez plus ! Ironie du sort, la dernière chronique d'Alphonse, parue dans Le Journal du 20 octobre 1905, le jour de son cinquante et unième anniversaire, s'intitule Faillite des centenaires…
Pour les Allaisiens, nous avons mené l'enquête et dressé un tableau comparatif de la vie et de l'œuvre des deux grands hommes de lettres, Alphonse Allais et Jules Verne. Qui aura l'avantage dans ce face à face posthume ? Suspense…

Les points communs…

Alphonse et Jules : voilà deux prénoms qui sonnent bien leur XIXème siècle (même si de nos jours " Jules " persiste mieux qu' " Alphonse " dans les prénoms donnés à la naissance, peut-être à cause du sempiternel " Fonce, Alphonse ! ", pendant du non moins inévitable " Allez roule, Raoul ! ").
Mais qu'ont donc en commun Julot et Alphi ? Car enfin, ils ont un peu l'air de la carpe et du lapin, réunis dans un même panier commémoratif ! Eh bien, détrompons les béotiens :
- Tous deux sont nés dans un port : Jules à Nantes, Alphonse à Honfleur. Où l'on voit que les grands écrivains français affectent particulièrement la belle côte de ports de leur pays natal…
- Tous deux sont nés dans un milieu bourre-joie : Jules sort d'une famille d'avoués et d'armateurs, Alphonse d'une pharmacie.
- Tous deux montent à Paris, Jules pour y faire son droit, Alphonse pour y faire, non pas son gauche, mais sa pharmacie. Seulement, Jules ne rêve que de littérature. Pour Alphonse, ami des Hydropathes, des Zutistes, des Hirsutes et autres incohérents de la rive gauche, la " farce amie " supplante la pharmacie, avant la grande aventure du Chat Noir (période d'émergence du Black Cat Power).
- Les deux hommes sont le reflet de leur temps, marqué par la révolution industrielle, l'urbanisation, le développement des sciences et des techniques, l'optimisme et la foi dans le progrès, la croyance en la suprématie de la science universelle. A travers les romans de Jules Verne, on apprend mille et une choses sur différents domaines de la science : géologie, minéralogie, astronomie, balistique, aéronautique, océanographie, géographie… Jules apparaît ainsi comme un savant ou un érudit. Alphonse n'est pas en reste. Ancien étudiant en pharmacie, ami de nombreux scientifiques (dont le grand chimiste Marcellin Berthelot), il se montre inventif et génial. En bon visionnaire, il " précurseurise " ! Il perfectionne les procédés de photographie des couleurs avec son ami Charles Cros, invente le café soluble, annonce les autoroutes, la guerre biologique, la tournée du monde par le pape ! La lecture de ses contes et de ses chroniques permet d'en savoir plus sur la matière, les rayons X, le mystérieux Erebium d'où émane une lumière noire…
- Les deux hommes de plume ont en commun d'avoir longtemps été considérés comme des écrivains de second rang, style scribouillards pour gazettes et littérature de gare… Quel affreux affront ! Pratiquement ignorés de la Critique (avec un C majuscule !) et d'Emmanuel Scolaire, ils se sont extraits de ce pétrin comme ils ont pu : Jules Verne est sorti du placard avec les honneurs et les mérites que l'on sait. N'est-il pas traduit dans presque toutes les langues ? Nous autres, Allaisiens, on est fair-play, on applaudit des deux mains et des deux pieds, mais au fond on s'en tape un peu le coquillard avec une patte de homard…De toute façon, le traducteur officiel du Petit musée d'Alphonse !, j'ai nommé M. Michel Marzloff (" double M " pour les intimes), est en mesure de nous concocter des traductions aux petits oignons des contes et chroniques de notre Maître, et dans les alphabets non latins (inuit, cyrillique, chinois, japonais…), s'il vous plaît. Alors !
Passons maintenant, si vous le voulez bien (de toute façon, même si vous ne le voulez pas…), aux différences entre nos deux lascars…


Les différences

- C'est vrai, le purgatoire du Prince de l'Humour fut plus long, jusqu'à sa mention par André Breton dans l'Anthologie de l'Humour noir (1940). Les fêtes commémoratives organisées en 1954 à Honfleur pour le centième anniversaire de sa naissance, en présence d'Henri JEANSON, de Martine CAROL et d'Eugène IONESCO, suivies de la création de l'Académie Alphonse Allais (format A3), ont propulsé la comète Allais. Une comète traînant derrière elle, on le sait bien, une longue queue qui ne manque pas de têtes !
- Jules Verne et Alphonse Allais, une fois lancés dans l'écriture de leur œuvre, n'ont pas franchement adopté le même style. Disons qu'avec Jules, on ne se tape pas sur les cuisses tous les jours, alors qu'avec Alphonse on goûte la gaudriole et son cortège de farces, de canulars, de supercheries, de mystifications... Jules a écrit le plus sérieusement du monde plus de quatre-vingts romans, surtout des " romans de la science ", dont les plus connus forment la série des Voyages extraordinaires : Cinq semaines en ballon (1863), Voyage au centre de la terre (1864), De la Terre à la Lune (1865) qui inspira le programme Apollo 11 du 16 juillet 1969, Autour de la Lune (1870), Vingt mille lieues sous les mers (1870), Le tour du monde en quatre-vingts jours (1873)… Ses capacités d'anticipation et d'imagination sont surprenantes et forcent le respect. Mais Alphonse, très prolixe, a écrit autant que Victor Hugo, ou encore autant que Flaubert et Maupassant réunis. Des contes, des chroniques, un roman, des pièces de théâtre. Ironie, fantaisie, humour, originalité, goût avéré pour l'absurde : Alphi se distingue, fait tache, étonne et déton(n)e !
- Les deux hommes n'ont pas le même style de vie privée : Jules est plutôt sérieux, fidèle à Honorine épousée à l'âge de 29 ans, tandis qu'Alphonse, tout bohême, papillonne, butine, collectionne les aventures sans lendemain ; la passion le brûle même (voir les épisodes rocambolesques de son amour déçu pour la danseuse du Moulin Rouge Jane Avril). Jules mène une vie agréable et mondaine à Amiens, fait de fréquents voyages : Ecosse, Norvège, USA, croisières en Méditerranée, en Norvège, en Irlande et Ecosse ; il a un steamer privé, le Saint-Michel III. Alphonse, lui, partage sa vie entre Paris et Honfleur ; sur le tard, il s'établit dans la villa " Primevère " à Tamaris ; il a fait quelques escapades à l'étranger : Angleterre, USA, Canada, Italie, Belgique (patrie de sa femme, car Monsieur a fini par se marier, eh oui…).
- Et puis, il y a la différence d'âge. L'un a vingt-six ans de plus que l'autre, et (vous me croirez si vous voulez) ce dernier autant de moins que le premier. En 1886, alors que Jules Verne se renferme dans la solitude, Alphi se lance corps et âme dans l'aventure du cabaret du Chat Noir (1881-1894). Jules Verne décède à Amiens le 24 mars 1905 à la suite d'une crise de diabète. Alphonse Allais meurt à Paris le 28 octobre d'une embolie des suites d'une phlébite. C'est pas pareil… Jules Verne est enterré à Amiens au cimetière de la Madeleine, alors qu'Alphonse Allais est enterré au cimetière de Saint-Ouen, " inaéré " lors d'un bombardement en 1944, et métamorphosé en un esprit qui hante aujourd'hui la pharmacie natale du Passocéan à Honfleur. La grande classe, quoi !
Résultat des courses (dont je ne manquerai pas de parler à mon cheval) : Alphonse Allais semble avoir un avantage sur Jules Verne : l'ironie, le formidable détachement, le pied de nez irrévérencieux et facétieux aux choses dites sérieuses de la vie, geste par lequel s'exprime la sublime sagesse de notre Maître à tous.
Et puis, soit dit sans parti pris, il est bien connu que là où Alphonse Allais, nous irons, alors que là où Jules Verne… bah y'a même pas où aller ! (par contre, nous y vernerons…)
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PIBOI !